Livre : Justine avec les Maï maï

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La littérature sur le mouvement maï maï est rare et, en cela, le livre de Justine Brabant, Qu’on nous laisse combattre et la guerre finira* doit être salué comme il se doit : c'est un livre important.
Fruit d’une enquête dans les Kivus, son récit, à la première personne, tient à la fois du journalisme et du mémoire de recherche. Cela tombe bien : Justine Brabant est à la fois journaliste et chercheuse. Le livre s’ouvre sur une rencontre, celle de Zabuloni, et de sa famille. Zabuloni est un vieux "général" maï maï, qui a pris les armes dans les années 60, aux côtés, entre autres, d’un certain Laurent Désiré Kabila. Aimable (comme le sont, d’ailleurs, la plupart des combattants que Justine Brabant rencontrera), Zabuloni lui livre une liste de combattants maï maï, qui permettra à l’auteur de répondre à plusieurs questions : Pourquoi les maï maï se battent-ils ? D’où viennent-ils ? Quels sont leurs centres d’intérets ? Leur cursus ?
Lors de plusieurs voyages, l’auteur partira à la rencontre de ces combattants, diabolisés à souhait. En parcourant sud et nord Kivu, parfois dans des conditions difficiles, Justine apprendra à connaitre ces guerriers congolais qui se disent invincibles grâce à l’eau magique dont ils s’enduisent. Ils sont, en fait, très souvent, banals : étudiants, instituteurs, chômeurs…
Loin de constituer non plus une rébellion en rupture totale avec le pouvoir dominant, ils sont, souvent, et rebelles et militaires des forces armées de la RDC (FARDC). Ils font la guerre, et pour certains d’entre eux, sont aussi employés dans des ONG, qui pansent les méfaits des conflits guerriers. Ils luttent contre l’exploitation des minerais du Congo par les "Tutsis", mais sont eux-mêmes contrebandiers.
Ces portraits, qui s’égrenent tout le long de ce récit, sont entrecoupés d’éclairages historiques : sur le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994, et ses conséquences sur le Congo, sur les guerres du Kivu, sur le nombre de morts causés par le conflit congolais.
Comme pour mieux comprendre le quotidien des maï maï, Justine Brabant commente l’usage d’objets signifiants, qui en disent plus que de longs discours : la paire de bottes en plastique, pour affronter la boue et les longues distances à pied, le fusil, forcément, et le motorola, signe distinctif de pouvoir. L’auteur semble se prendre d’affection pour ses interlocuteurs et éprouve de la tristesse lorsqu’elle apprend que le vieux Zabuloni est décédé dans une clinique de Bukavu. Elle est soudain prise d’une verve toute mélancolique à l’évocation de celui que d’aucuns surnommait Mzee : "Mzee est mort, et ceux qui furent à ses côtés les héros de la seconde guerre du Congo le seront bientôt."
C’est, à mon sens, le grand défaut de cet ouvrage. Si les témoignages recueillis sont rares et précieux, en revanche on peut regretter de Justine Brabant un manque de distanciation avec l’objet de son étude. L’on en oublierait presque, n’eût été quelques rappels ("la frontière entre opposition à la présence du RCD et racisme antitutsi est souvent floue) que ce sont ces même maï maï qui se sont rendus coupables de crimes de guerre.
L’on aurait aimé que l’auteur nous le rappelle, et qu’elle documente, également, la face sombre des maï maï, autrement que par quelques allusions lapidaires. En rappelant, par exemple, que lesdits maï maï ont passé alliance, un temps, avec les génocidaires rwandais des FDLR ; que cette alliance s’est traduite par l’expulsion de leurs terres et l’assassinat de dizaines de milliers d’éleveurs congolais, dont le seul tort fut de naitre tutsi. Pas plus que n’est détaillé précisément le système de prédation mis en place par les maï maï, pour rançonner les populations congolaises. Bref, malgré l’effort déployé par Justine Brabant pour partir à la rencontre de ces rebelles congolais, on est envahi par un sentiment étrange, comme si l’empathie que l’auteur éprouve pour ces "résistants" lui avait en partie fait perdre son objectivité.
On pense à Hannah Arendt, et à son fameux article sur la banalité du mal, au sujet du procès d’Eichman ; à ceci près que la philosophe allemande, si elle "relativisait" le crime du bourreau nazi, n’en évoquait pas moins ce crime. Avec Justine Brabant, toute proportion gardée, les crimes des Maï maï sont en grande partie éclipsés. On pense aussi à Fabrice Del Dongo, le héros stendhalien de la Chartreuse de Parme qui, assistant à la bataille de Waterloo, n’en retiendra qu’une vague impression, où règne la confusion, la désacralisation et la désillusion.
*Justine Brabant. Qu'on nous laisse combattre et la guerre finira. La Découverte. 
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